Le roman est traditionnellement construit sur une vision hiérarchisée de la fiction : un personnage principal, des personnages secondaires, des figurants et des silhouettes – souvent impossibles à appréhender autrement que dans le vague où la singularité des individus se dilue. Tous sont affublés du qualificatif « d’anonymes », quand ils ne sont en réalité que des inconnus. Mais il est vrai que la fiction « anonymise » les figures de la foule en les reléguant aux confins des compléments d’objet, directs ou indirects.
Que pourrait-être un roman qui les considérerait comme des êtres à part entière, non pas anonymes, mais nommés et constitués par leur identité ? Que serait un roman où chacun pourrait être plus que le décor ou le faire-valoir du tout puissant « héros » du livre ?
Il faudrait rêver un roman pour chaque « figurant », car chaque silhouette est à elle-même l’héroïne de sa vie. Alors se posent deux questions : quel « nous » dessinerait l’esquisse d’un « je » ouvert à l’altérité ? Et, surtout, quel « Je » pourrait être un « Nous » ?
Laurent Mauvignier
